Corrélation ≠ causalité

En scrollant sur les réseaux, je suis tombée sur un reel d’une diététicienne canadienne expliquant pourquoi elle privilégie les laitages entiers aux produits allégés. Elle y explique que les laitages entiers contiennent des acides gras intéressants puis cite des études qui montrent d’autres bienfaits.

Une de ces études (ou plutôt son interprétation des résultats de cette étude) m’ont fait tiquer et m’ont rappelé qu’il était sûrement temps de finir mon post sur corrélation ≠ causalité.

Définitions

Je pense que vous êtes déjà familier·es de ces concepts, mais prenons un instant pour les définir1 :

Causalité : lorsque le changement d’une variable variable entraîne le changement d’une autre variable. Décrit une relation de cause à effet.

Ex : au niveau de la mer, chauffer l’eau au-dessus de 100ºC cause son ébullition.

Corrélation : lorsque le changement d’une variable entraîne le changement d’une autre variable, sans que ce changement ne soit nécessairement le fruit d’un lien causal direct ou indirect.

Ex : la hausse des ventes de glaces augmente en parallèle de la hausse des coups de soleil. Faut-il en déduire que la consommation de glaces cause les coups de soleil ? Ou peut-on se dire qu’il existe un troisième facteur qui les lie ?

Il s’agit d’une différence de taille qui se retrouve partout dans le monde de la recherche. En effet, les systèmes que nous étudions sont si complexes qu’il est assez rare de pouvoir établir un lien de causalité.

Dans le domaine de la médecine, il est particulièrement difficile d’établir une causalité, car 1) nos corps sont des organismes complexes qui 2) interagissent avec un environnement physique encore plus complexe et 3) sont également influencés par notre monde social.

Établir un lien de causalité reviendrait à pouvoir envisager, estimer et contrôler absolument tous les facteurs qui pourraient impacter notre corps, une tâche absolument titanesque, voire impossible. C’est bien pour cela que vous lirez très rarement une étude scientifique qui se conclut par “X cause Y”

Étude sur les laitages et la prise de poids

Revenons maintenant au reel dont je vous parlais en introduction, parce qu’il illustre bien la différence fondamentale entre causa-lité et corrélation.

La nutritionniste nous y dit :

“Une étude a montré que les produits laitiers entiers réduisent le risque d’être en s*rpoids ou ob*se de 8%”.

L’étude2 explore le rôle des laitages dans les fluctuations de poids et l’ob*sité. Les données viennent de la Women’s Health Study (Harvard), une étude qui suit des professionnelles de santé depuis 1993. Ont été sélectionnées des femmes [contexte cisnormatif] dont l’IMC était “normal” au départ, afin d’observer les fluctuations de leur poids.

Au paragraphe “résultats” de l’étude, on peut lire :

Une consommation plus importante de produits laitiers riches en matière grasse, mais pas de produits laitiers pauvres en matière grasse, a été associée à une moindre prise de poids.

Le tout suivi, en conclusion, de :

Une consommation plus importante de produits laitiers peut être importante dans la prévention de la prise de poids chez les femmes d’âge moyen et les femmes âgée qui ont un poids normal au départ.

Pour être sûre de ne pas dire de bêtise, je suis allée regarder les covariables prises en compte : âge, mode de vie (tabagisme, niveau d’activité physique, statut post-ménopausique, utilisation d’hormones post-ménopausique), antécédents familiaux (hypercholestérolémie, hypertension). Par contre, aucune information sur leur rapport à l’alimentation.

Lorsque vous avez beaucoup lu sur le rapport poids/régime, c’est pourtant un point qui vous paraîtra évident : et si les femmes qui mangent des produits laitiers allégés étaient, statistiquement, plutôt des personnes qui sont dans une relation restrictive à l’alimentation ?

Chercher les facteurs cachés et éviter les raccourcis

Pourquoi est-il important de noter ce point ? Parce qu’on sait que la restriction est un bon indicateur pour prédire la prise de poids3.

Ainsi, la relation serait moins une question de

consommation de laitages allégés cause augmentation pondérale

mais plutôt

consommation de laitages allégés est un indice quant à une possible alimentation restrictive qui elle, statistiquement, est associée à une prise de poids sur le moyen/long terme

Pour être précise, les auteur·ices de l’étude ont bien noté une association entre les deux variables, pas une causalité. Par contre, je pense qu’il y aurait au moins une autre étude à mener avant de mettre des laitages devant le nez de tout le monde : à savoir, étudier s’il n’existe pas un troisième facteur (la restriction) qui expliquerait mieux cette association. Quant à la diététicienne, son interprétation des résultats est un raccourci maladroit.

Si dans le cas de ce reel, la portée n’est pas bien grave, il m’arrive bien trop souvent de lire des articles de journaux en rapport avec la grosseur qui font exactement cette erreur : établir une relation causale entre la grosseur et quelque chose d’autre (souvent de négatif) là où il n’y en a pas, piétinant la complexité qui se cache généralement derrière le résumé (et le paywall) de l’étude.

TL;DR

  • Les études scientifiques établissent rarement (jamais ?) des liens de causalité, car les phénomènes observés sont bien souvent trop complexes pour permettre de contrôler toutes les variables ;
  • Lorsqu’un article de journal vous dit qu’une étude a démontré que X cause Y, dites-vous bien que c’est généralement faux : l’étude montre sûrement une association entre les deux, dans des conditions très spécifiques et avec des limites méthodologiques (parfois non identifiées) ;
  • Bien trop souvent, dans le cas de la grosseur, on va nous présenter des liens de causalité (la grosseur cause X ou vice-versa) qui n’existent pas, obscurcissant par là des aspects méthodologiques importants, dont la non-prise en compte quasi systématique de l’impact de la restriction alimentaire, des discriminations systémiques ou de la grossophobie médicale sur le phénomène étudié.
  1. Les exemples sont tirés de l’article “Différence entre corrélation et causalité” du Conseil de l’Information sur l’Alimentation en Europe (eufic). ↩︎
  2. Rautiainen et al. (2016) Dairy consumption in association with weight change and risk of becoming overweight or obese in middle-aged and older women: a prospective cohort study. In Am J Clin Nutr. 103(4):979-88. ↩︎
  3. Voir par exemple Lowe et al. (2013) Dieting and restrained eating as prospective predictors of weight gain. In Frontiers in Psychology 4:577. ↩︎

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