L’étude du Minnesota (1944-1946)

En 2025, malgré l’apparition d’un discours faisant de la grosseur une “maladie complexe”, les personnes grosses se voient encore et toujours dire qu’il faudrait simplement un déficit calorique pour perdre du poids. Pour dire les choses plus simplement : mangez moins et vous serez minces !

Pourtant, on sait depuis longtemps que cela ne fonctionne pas. Pire, on sait que les restrictions peuvent causer des soucis de santé, physique et mentale.

L’une des premières études ayant montré certains des mécanismes délétères des régimes (qu’on aurait du mal à reproduire de nos jours parce qu’on a maintenant des conseils d’éthique !) a été menée dans les années 1940. C’est de cela que je vous parle aujourd’hui.

L’étude

Nous sommes en plein milieu de la Seconde Guerre Mondiale, la population européenne souffre de la faim. À des milliers de kilomètres de là, le gouvernement américain décide de financer une étude pour tenter de comprendre l’impact de la faim sur le corps ainsi que pour trouver la manière la plus efficace de réalimenter des personnes ayant souffert de malnutrition prolongée.

C’est au chercheur Ancel Keys1 et à son équipe de l’Université du Minnesota que l’étude est confiée23. Elle est lancée en 1944, avec un but double :

  1. Étudier les effets physiques et psychologiques d’une semi-famine prolongée sur des hommes en bonne santé et l’efficacité de leur réadaptation diététique ;
  2. Utiliser ces résultats pour orienter l’aide alliée aux victimes de la famine en Europe et en Asie après la guerre.

Pour cette étude, 36 objecteurs de conscience, âgés de 20 à 33 ans et en parfaite santé, se portent volontaires. On leur propose alors une expérience en trois temps :

  • 3 mois d’alimentation normale (environ 3200 calories/jour)
  • 6 mois de semi-famine (environ 1570 calories/jour)4
  • 3 mois de réalimentation progressive

Pendant la phase de restriction, il leur est demandé de maintenir une activité physique intense et d’être soumis à de nombreux tests physiologiques et psychologiques. L’objectif : perdre 25% de leur poids initial, simulant les conditions réelles de famine en Europe.

Résultats

Les effets physiques de la restriction calorique apparaissent rapidement :

  • Perte de poids drastique (25% en moyenne)
  • Diminution du rythme cardiaque (baisse moyenne de 20%)
  • Baisse de la température corporelle
  • Sensation constante de froid
  • Œdèmes (gonflement des extrémités)
  • Anémie
  • Perte de force musculaire (environ 30%)
  • Fatigue chronique
  • Troubles digestifs
  • Diminution de la coordination motrice

Les chercheurs observent avec attention comment le corps humain passe en mode « économie d’énergie », ralentissant toutes ses fonctions non essentielles à la survie5.

Mais les changements ne sont pas seulement physiologiques. Les chercheurs observent en effet des effets psychologiques tout aussi dramatiques :

  • Obsession pour la nourriture : les participants passent des heures à parler, rêver et fantasmer sur la nourriture
  • Rituels alimentaires : Ils développent de nouvelles stratégies, comme étaler le repas sur des heures ou couper les aliments en minuscules morceaux
  • Collection de recettes : plusieurs participants commencent à collectionner des livres de cuisine et des recettes
  • Changements d’humeur : irritabilité extrême, anxiété, dépression

Pire, les effets psychologiques s’amplifient au fil des mois :

  • Isolement social (les participants se replient sur eux-mêmes)
  • Apathie générale (désintérêt pour presque tout sauf la nourriture)
  • Diminution de la libido
  • Difficultés de concentration
  • Comportements auto-destructeurs
  • Pensées suicidaires (trois participants sont hospitalisés)

Pendant la dernière phase de l’étude, consacrée à la réalimentation, des défis inattendus font leur apparition :

  • Hyperphagie incontrôlable : certains participants consomment de très grandes quantités de nourriture chaque jour, bien plus importantes que ce qu’ils consommaient au préalable
  • Sentiment de faim persistant : malgré des apports caloriques importants, la satiété n’apparaît que tardivement
  • Récupération lente : le retour au poids initial prend plus de temps que la perte
  • Troubles psychologiques persistants : l’obsession alimentaire perdure plusieurs mois après la fin de l’étude6

Cela montre que contrairement la réhabilitation nutritionnelle et le contrôle du poids sont bien plus complexes qu’une simple balance calorique négative ou positive7.

Conclusion

Malgré ses nombreuses limites (ainsi que son absence de considérations éthiques pour les participants), cette étude a pu souligner à quel point notre rapport à l’alimentation ne peut pas se résumer à une approche arithmétique. Elle met en lumière les liens entre nutrition et santé mentale, donne des pistes pour explorer les mécanismes des troubles alimentaires, et met en garde contre les régimes restrictifs.

Faire un régime8 a des conséquences, physiques et psychologiques. Ce n’est pas un acte anodin, malgré ce que notre société semble vouloir nous dire depuis des décennies.

Alors la prochaine fois que votre médecin, collègue ou ami·e vous propose d’en faire un, demandez-lui : “Tu as entendu parler de l’étude de semi-famine du Minnesota ?”

TL;DR

  • En 1944, une étude de semi-famine est menée aux États-Unis pour comprendre l’effet d’une semi-famine sur le corps et mettre un point un protocole de réalimentation ;
  • Elle enseigne que la faim va bien au-delà d’un simple besoin physiologique : quand le corps est affamé apparaissent des symptômes physiques (fatigue, baisse de la température, troubles digestifs, diminution du rythme cardiaque, etc.) mais aussi psychologiques (obsessions alimentaires, isolement, apathie, anxiété ou encore état dépressif) empirant avec le temps ;
  • Une fois la restriction abandonnée, le corps ne revient pas à son état antérieur immédiatement. Au contraire, la sensation de faim est persistante, tout comme les troubles psychologiques ;
  • Faire un “petit régime” n’a rien d’anodin : cela peut avoir des conséquences profondes et durables.
  1. Keys est le chercheur qui a eu l’excellente idée d’annoncer dans les années 1970 que l’IMC est “préférable à d’autres indices de poids” et est donc en partie responsable du fait qu’on nous em*erde avec depuis des décennies. Pas merci Ancel ! ↩︎
  2. Keys et al. (1950) The biology of human starvation (Vol. II). ↩︎
  3. Pour un résumé en français et des détails sur les comportements développés par les objecteurs de conscience, voir l’article de Catherine Lefebvre et Bernard Levallée (2021) “L’étrange expérience sur la famine du docteur Keys”, publié sur le site de Radio Canada. ↩︎
  4. Qui a tiqué sur ce chiffre parce que c’est ce qu’on leur a dit de manger en “phase de maintien” ? ↩︎
  5. On aurait d’ailleurs pu ajouter de nombreux effets supplémentaires à cette liste si seulement on s’était donné la peine d’observer l’impact sur les femmes… ↩︎
  6. L’étude suivante trouve également une corrélation entre restriction alimentaire et certains des résultats présentés ici : Hagan, Tomaka & Moss (2000) relation of Dieting in College and High School Students to Symptoms Associated with Semi-starvation. In Journal of Health Psychology 5(1):7-15. ↩︎
  7. Voir le post “Calories in, calories out” (29 janvier 2024). ↩︎
  8. Et ici, j’ai envie de rappeler avec douceur que faire un régime “pas pour l’esthétique mais pour la santé !” n’a aucune différence pour votre corps, qui perçoit toute restriction calorique comme une potentiel danger. ↩︎


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