Interlude

Je n’écris pas souvent sur les manifestations contre le génocide qui ont lieu en Allemagne et leur brutale répression, parce que je ne sais jamais à quel point cela est pertinent pour une audience qui est plutôt basée en France, en Belgique et au Québec. Mais parfois, j’ai le besoin viscéral de partager, parce que la rage, la frustration et la peur n’ont nulle part où aller.

Ce matin, une vidéo parmi tant d’autres montre une arrestation brutale dans une manifestation berlinoise. Une personne, le visage couvert de sang, est tenue par deux policiers. L’un d’entre eux presse les doigts de le·a manifestant·e vers son poignet, dans une position pensée pour casser la résistance en infligeant de la douleur. Des hurlements se font entendre dans la foule, pour qu’on cesse de le·a violenter, pour qu’on lui apporte des soins. La personne se tourne vers la caméra et sourit, avant d’être emmenée par les policiers.

Quelques minutes plus tard, on voit cette même personne sur une autre vidéo, le visage partiellement nettoyé, sortir d’une camionnette de police. La personne qui film (un journaliste ?) lui demande si elle a besoin d’une aide médicale. Elle acquiesce, explique qu’elle souhaite qu’on appelle une ambulance, qu’elle pense qu’on lui a cassé le bras. Elle se tourne ensuite vers un policier, le désigne de la tête : le responsable, c’est lui. Le policier tourne la tête, pour ne pas être filmé, son matricule hors de champ de la caméra. Mais dans les commentaires, les utilisateur·ices ont déjà fait l’enquête : en recoupant les vidéos et les photos de l’agression, iels ont identifié le policier, tagguent le compte officiel de la police berlinoise.

Quelques minutes plus tard encore, de nouvelles images. Le poing du policier en question s’enfonçant dans le visage de la personne. Sur le cliché suivant, la personne agressée montre sa surprise, puis la première vague de douleur. Tout est là, en photo et en vidéo, preuve sur preuve de la brutalité dont fait preuve depuis deux ans maintenant la police allemande, et plus particulièrement berlinoise. Des personnes jetées au sol alors qu’elles tournent le dos aux fonctionnaires, violemment projetées contre des camionnettes, soudainement arrachées à leurs enfants. Des vêtements déchirés, des visages tuméfiés, des corps inconscients. Aucun·e policier·e arrêté·e, condamné·e, alors que la violence ne connait aucune limite.

Face à cette montée rapide de la cruauté, le silence.

Le silence des médias, qui ne parlent que de la “violence des manifestant·es” portant des “signes terroristes et antisémites” (comprendre : des pancartes qui exigent “Ceasefire Now” ou “Non au génocide”, le port du keffiyeh ou même du drapeau palestinien). Qui montrent du doigt de dangereux gauchistes décoloniaux (apparemment, en 2025 en Allemagne, le terme est insultant), menaçant l’ordre public. Et qui, pendant ce temps-là, refusent de voir leurs propres biais, utilisant la majorité du temps les sources officielles israéliennes, sans recul ni critique.

Le silence des personnes se disant de gauche, soit par lâcheté, soit par pure idéologie (vous pouvez vous amuser à lire sur le mouvement “anti-allemand”, mouvance raciste se disant pourtant antifasciste). Je sais que nombreuses sont les personnes qui, à travers les médias traditionnels, ne savent pas quelle est la réalité à Gaza, mais après deux ans de massacres, je ne souhaite plus leur accorder la possibilité d’être “simplement mal informé·es”. Quand on souhaite savoir, en 2025, on sait.

Le silence des personnes se prétendant du féminisme, qui sont dans la rue quand il s’agit de dire que les femmes iraniennes ont le droit de ne pas porter le voile, mais refusent de voir la souffrance infligée aux femmes palestiniennes, coupables d’être nées sur le mauvais territoire. Les femmes palestiniennes sont, après tout, suspectes : n’ont-elles pas, elles aussi, voté pour le Hamas ? Ne sont-elles pas, elles aussi, antisémites ? N’éduquent-elles pas non plus de futurs terroristes ?

Le silence nourrit par un contexte socio-historique et politique qui fait de toute critique de l’État d’Israël un acte antisémite, malgré les bombardements incessants, la famine organisée, les crimes de guerre et contre l’humanité. Le silence qui permet à l’Allemagne de continuer à exporter ses armes, complicité tamponnée, alles in Ordnung.

Alors quand une copine m’envoie une vidéo d’une femme violemment arrêtée par la police dans une manifestation “légitime” (à savoir, pas en lien avec le génocide), demandant à ce que j’exprime ma colère et mon indignation, je ne réponds pas “OMG, WTF, comment est-ce possible ?” Non, je réponds avec irritation que cela fait déjà deux ans que la police berlinoise est complètement hors de contrôle. Ma copine ne comprend pas la réaction, ne répond pas. Peut-être entend-elle, entre les lignes, ce que j’essaye de lui dire, mais refuse d’engager la conversation.

Cette violence n’est pas nouvelle. Elle est déjà visible dans la répression qui s’est abattue contre les militant·es écologistes de Letzte Generation, criminalisé·es pour leur refus d’un monde qui brûle, torturé·es dans les rues par une police qui ne rend déjà plus de compte à personne. Elle est aussi visible dans les arrestations et déportations inhumaines de personnes tentant de trouver une vie meilleure dans un pays qui se targue d’avoir “appris de l’histoire” mais qui démantèle aujourd’hui le droit d’asile.

Cette violence, qui protège les plus puissants, se retournera un jour contre celleux qui aujourd’hui, pour le confort personnel, préfèrent fermer les yeux. Les “démocrates du dimanche” qui se sont tu·es, légitimant les abus, viendront alors, les larmes aux yeux, prenant soudainement la mesure de l’État policier qui existe pourtant déjà : “Comment en est-on arrivé là ?” Les Allemand·es devraient pourtant le savoir. Après tout, le fameux poème sort bien de la plume de l’un d’eux, supporter déçu du nazisme :

Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.


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